Paul Duvigneaud

Sa carrière scientifique

Chimiste et biologiste de formation, Paul Duvigneaud partagea son existence entre la recherche scientifique et les charges d’enseignement qui lui furent conférées à l’Université Libre de Bruxelles, à la Faculté des Sciences agronomiques de Gembloux et, plus tard, à l’Université de Paris VII où lui fut décerné le titre de docteur honoris causa de la Sorbonne.

Attiré dès l’enfance par l’observation de la nature et des paysages, tout était pour lui objet d’investigation. Son infatigable curiosité et son opiniâtreté dans la recherche le conduisaient à des études originales et souvent inattendues.

En se consacrant tout d’abord à la lichénologie, dont il était devenu un spécialiste, il se passionna pour la phytosociologie dont il bouleversa les données traditionnelles en créant la notion des groupes écologiques.

Après la seconde guerre mondiale, ses nombreuses missions au Congo belge, dont il ramena un matériel scientifique considérable, furent le point de départ de recherches importantes sur la systématique des plantes tropicales. Par ailleurs, les gisements métallifères du Katanga lui permirent d’approfondir ses recherches sur les relations sol-plante.

Mais, de plus en plus, il allait se consacrer à l’écologie fondamentale et à l’étude des écosystèmes. C’est à partir, notamment, des stations expérimentales de Mirwart et de Virelles que se développèrent ses nombreuses recherches sur « l’écosystème-forêt ». Il fut ainsi à l’origine du Programme Biologique International et assura la présidence du SCOPE (Special Committee on Problems of the Environment).

À dire vrai, ses quelques 260 publications touchent à tous les domaines de la botanique et des sciences de la nature : systématique, lichénologie, phytosociologie, ressources naturelles, protection de la nature, pharmacologie, pédologie, foresterie, agroécosystèmes, productivité, etc...

Il ne faut pas oublier les nombreux rapports qu’il rédigea au sein de l’UNESCO pour l’enseignement de la biologie à tous les niveaux, ni surtout ses études sur l’écosystème urbain dont il fut le premier, vraisemblablement, à expliquer le fonctionnement.

L'écologie comme mode de pensée

Pour certains, l'écologie représente seulement l'étude des écosystèmes, le constat des rapports entre l'homme et son environnement. Un constat sans doute très important au même titre que celui des interactions entre le doryphore et la pomme de terre.

Pour Paul Duvigneaud, l'écologie se devait d'être, plus largement, « la base scientifique d'une société nouvelle ». Chantier nettement plus vaste et passionnant à une époque où « la fin des idéologies nous laisse en peine d'un projet de société » (extrait du programme de la conférence du Forum Civique européen, 1993).

Il est vrai que, pour lui, l'écologie était aussi une manière de penser, mais qui ne pouvait se développer qu'à partir de la connaissance scientifique. Sa rigueur dans la recherche, son intransigeance à l'égard des théories à l'emporte-pièce ou des slogans à la mode ont fait que, durant toute sa vie, il s'est acharné à penser librement, ce qui est, comme chacun sait, la façon la plus dérangeante de penser !

Le développement d'une "écologie urbaine"

Après avoir consacré le plus clair de ses recherches, durant plusieurs années, à élucider le fonctionnement de l'écosystème forêt - écosystème terrestre naturel par excellence - , Paul Duvigneaud poursuit sa démarche scientifique dès le début des années 1970 par l'étude de systèmes profondément influencés par l'homme: agro-écosystèmes, forêts de production, écosystèmes urbains.

Il commence par y appliquer une méthode analytique analogue : étude des cycles biogéochimiques, quantification des flux d'eau, de matière et d'énergie, mise en évidence de l'organisation spatiale par des transects de végétation... Bruxelles est étudiée en premier lieu.

Il apparaît vite que, si la ville fonctionne bien comme un écosystème - que Duvigneaud appelle URBS -, celui-ci se démarque des autres systèmes étudiés, par l'influence prédominante des actions humaines sur tous les compartiments et processus. Par exemple :
  • la biocénose est tellement modifiée qu'il la nomme "anthropocénose";
  • l'apport énergétique dominant n'est plus la lumière du soleil mais les énergies importées par l'homme (carburants d'origine fossile, électricité);
  • de même, le cycle de l'eau est dominé par apports externes et ruissellement intense, avec très peu de stockage dans le système;
  • la productivité des sols est "dopée" par des intrants azotés et phosphatés anthropogènes;
  • etc...
Duvigneaud aborde donc ici le fonctionnement de la ville de manière globale, contribution majeure à l'évolution des idées en écologie urbaine, puisqu'elle mènera plus tard à rechercher aussi des solutions globales dans la gestion de l'environnement dans la cité (gestion de l'eau et des déchets, mobilité et énergie, conservation de la biodiversité...). Une démarche qui annonçait l'un des principes fodamentaux du "développement durable": penser globalement, agir localement.

D'autre part, Duvigneaud publie en 1977 avec plusieurs de ses collaborateurs (on peut parler d'une "école de Bruxelles" basée à l'ULB) une "carte écologique" de ce qui constitue alors l'Agglomération bruxelloise. Cette cartographie les mène à distinguer une vingtaine de sous-systèmes inégalement répartis à travers la ville, basés à la fois sur des caractéristiques de "naturalité" (degrés de verdurisation et caractère plus ou moins aménagé des espaces verts) et des données sociologiques ou de géographie humaine.
Cette démarche d'intégration des sciences exactes et des sciences humaines sera le fil conducteur fondamental de la suite du travail de recherche et d'enseignement de P. Duvigneaud. Ainsi, les études menées sur Charleroi et sa région, publiées à partir de 1980, font le lien entre les composantes physiques ou biologiques de l'écosystème urbain, et ses composantes socio-culturelles. Notamment, les modifications apportées aux cycles biogéochimiques par les pollutions sont mises en relation avec la santé humaine, facteur qui retient particulièrement l'attention de Duvigneaud.

Ses réflexions sur les potentialités d'un développement économique et social respectueux du bien-être des populations le mènent à une véritable "morale écologique", à l'écologie humaine. La conservation de la nature (qu'on appelerait aujourd'hui "de la biodiversité") y tient une place importante. Dans ses derniers combats, Paul Duvigneaud se fera le chantre du respect d'espaces semi-naturels comme les friches, ou d'une gestion plus écologique des espaces verts aménagés (parcs et bords de voiries...). Il y voit des espaces dans lesquels l'homme peut trouver à la fois un épanouissement (curiosité et émerveillement, activités artistiques, mais aussi détente...) - et à ce titre tout Bruxellois doit pouvoir y avoir un accès suffisant -, et des outils de diagnostic et de gestion de l'environnement (étude de bio-indicateurs des polluants atmosphériques; phytoremédiation...).
L'écologie et l'homme: biosphère, noosphère et sophiosphère
Pour illustrer les concepts développés par P. Duvigneaud en écologie humaine, vous trouverez ci-dessous un des derniers textes qu'il a publiés :

"L'écologie et l'homme: biosphère, noosphère et sophiosphère" in ESCANDE J.-P., DUVIGNEAUD J. & BOUCGARDEAU H. (eds), 1988.- Santé de l'homme et environnement; Symposium international, Luxembourg. Sang de la Terre, Paris. 301 p.
De la synthèse du travail de toute une vie, et de discussions avec les têtes pensantes de nombreuses disciplines (géographes et urbanistes, économistes...), naît ainsi un projet de ville pour Bruxelles, qu'il s'efforcera de défendre auprès de certaines autorités politiques avec lesquelles s'était établi un dialogue constructif. Ce projet, aujourd'hui encore, influence les politiques d'environnement menées en Région de Bruxelles-Capitale.
Paul Duvigneaud, de l'écologie à l'éducation à l'environnement
L'ASBL Inter-Environnement Bruxelles a rendu hommage à P. Duvigneaud, tout d'abord en mettant sur pied dès 1993 un Prix Paul Duvigneaud de l'Education permanente à l'Environnement urbain (que notre association a ensuite repris), puis en publiant, en 2004, un supplément à son bimensuel Bruxelles en mouvements, intitulé "Paul Duvigneaud, de l'écologie à l'éducation à l'environnement".

L'influence de Paul Duvigneaud dans la genèse et l'actualité des concepts d'écologie urbaine et de développement durable des villes y est illustrée au travers, notamment, de 3 entretiens avec des personnalités qui comptèrent parmi ses proches collaborateurs: Bernard Jouret, Serge Kempeneers et Martin Tanghe.